Samedi 13 – Les fastes et les misères d'Udaipur

Trempette dans la piscine et petit déjeuner à l’hôtel, auquel je fais mes adieux. Les deux prochaines nuits, je vais les passer dans un petit hôtel plus simple, pas très loin, appelé Mewar Haveli. Mewar est le nom de la région. Haveli signifie « demeure » et est un nom accaparé, à plus ou moins juste titre, par des hôtels jouant la carte de l’authenticité. En faisant mon sac, j’observe par la fenêtre de ma chambre le chantier sur la parcelle voisine. Un enfant de dix ans environ attrape les briques qu’on lui lance depuis le camion et les arrange en tas.

Je fais un petit tour jusqu’au lac qui est tout proche, derrière un hôtel charmant qui en plus s’appelle Amet Haveli (j’y reviendrai). Des pauvres habitent dans le terrain vague, dans des tentes misérables. Le lac n’est pas très rempli mais donne quand même une impression de lac (il paraît qu’il y a quelques étés c’était plutôt un pâturage). Sur l’autre rive on voit des lavandières à leur tâche et aussi des hommes qui semblent récolter les lentilles d’eau à la surface avec une sorte de filet.

Je réserve la visite de la citadelle pour tout à l’heure et pars me promener vers l’autre partie du lac, du côté nord de la ville. C’est paisible. Des femmes ont étendu sur la berge leur lessive multicolore. Quelques hôtels en construction. Parfois, un petit sanctuaire de quartier. Ou simplement, sur le cylindre de béton qui marque le centre du carrefour, une coupelle en terre cuite ou une brique cassée (exprès ?) et quelques œillets d’Inde orange.

Je finis par me perdre en cherchant le jardin de Sahelion Ki Bari, que je ne trouverai pas. Il faut dire que j’ai pour seul plan un croquis à la fois imprécis et faux, c’est ce que j’ai trouvé de meilleur sur internet. De toute façon, sur place je ne verrai pas mieux. Tenons-nous le pour dit : l’Inde n’est pas cartographiée. De toute façon, les touristes ne sont pas censés marcher à pied. Un jeune homme m’interpelle au carrefour. Je lui demande mon chemin. Il me fait une réponse vague que ce n’est pas par là, que c’est loin et qu’en plus ce n’est pas très intéressant. Mais puisqu’il est en moto, il peut me ramener vers le centre. Pourquoi pas, en route. Il s’appelle Mukesh. Il me raconte des bobards énormes, qu’il va souvent à Bilbao, qu’il travaille dans la mode, qu’il a étudié à Paris dans le XIXe dans l’école de Jean-Paul Gaultier (il ne parle pas trop mal français d’ailleurs), qu’il a 25 couturières dans son studio, etc. Ça paraît un peu gros, mais bon, il est sympathique et puis il me rend service. Il a la peau foncée, il me dit que sa famille est une famille noble (de rajpoutes). Nous visitons ensemble le musée de Bagore Ki Haveli. C’est un ancien palais, au bord du lac, où l’on explique la vie seigneuriale et où l’on peut admirer toutes sortes d’objets anciens, comme une collection de turbans de tous les styles. Apparemment chaque endroit a une façon différente de le porter. Certaines pièces portent encore de belles peintures comme cette frise d’éléphants ou le décor de la chambre nuptiale (il y a même sur la plinthe des miniatures érotiques), qui est aveugle à part une lucarne au ras du sol (pour passer des provisions en cas de séance prolongée ??). Au sous-sol on trouve un petit sanctuaire privé, fort décoré. A la sortie on voit aussi une pièce remplie de maquettes en polystyrène des monuments de l’Inde et du monde.

C’est l’heure de prendre un café et une linzertorte au « Café Edelweiss » en face, rendez-vous des touristes. Mais je ne peux pas me défaire de Mukesh comme cela. Par politesse, je ne vois pas comment lui refuser une visite à l’ « école » de miniatures. Il est très flou sur son lien avec cette boutique : il parle de « notre maître » (de miniatures), ne précise pas s’il est parent, élève, ou simple rabatteur ! Il me montre des images, certaines jolies, peintes sur bois ou sur os de chameau. La qualité est nettement au-dessus de la moyenne de ce que j’ai vu dans les vitrines en passant, mais en fin de compte rien d’enthousiasmant, surtout pour le prix. (La seule miniature vraiment belle, je l'ai vue à Delhi, dans la boutique de l'hôtel Taj Palace, chère mais vraiment belle, peinte sur du papier ancien avec de jolies gifgures et de fins papillons orange dans la marge). Ensuite, nous faisons un tour à « sa » boutique de confection. A Hong-Kong, en Corée, je me suis fait faire des habits et j’en ai été plutôt content. Le problème est de se faire une idée de la qualité des tissus. J’achète pour finir 3 chemises, à un prix qui serait une affaire très correcte si la qualité était à la hauteur, mais malheureusement pas terrible. Mukesh a du mal à tenir son rôle dans la boutique, on voit qu’il n’y connaît rien, et peut au maximum noter les mesures que le tailleur lui dicte. C’était donc une arnaque, pas grave, mais mon amour-propre est blessé quand même. Au bout du compte, la matinée est bien entamée quand je me dirige vers la citadelle, ou « city palace ». Les nuages se sont amoncelés et l’averse éclate juste quand j’arrive. Je m’abrite dix minutes sous l’auvent des guichets.

La citadelle est un labyrinthe de bâtiments d’époques diverses, disons du XVIe au XIXe siècles. La pierre claire et les hauts murs lisses donnent une agréable unité. La visite ne nous épargne rien des coursives, courettes et recoins du palais. Des terrasses on découvre les maisons d'Udaipur entassées et imbriquées comme des blocs de lego. La partie historique du musée est en bonne partie dévouée au Maharana Pratap, prince du XVIe siècle, qui arbore sur les portraits les mêmes splendides moustaches en demi-lunes qui ornent le soleil qui sert d’emblème à la région de Mewar (on ne dit pas si le soleil à moustaches est une divinité qui a inspiré le prince ou si c’est lui qui s’est figuré en soleil sur son blason). En visitant ces cours et ces salons, on saisit bien l’apport fondamental du papier d’aluminium et du verre coloré à l’esthétique du Rajasthan. Dans la partie finale, on peut voir une galerie de portraits de l’actuel maharana, bonhomme à la barbe chantournée, dans un accrochage où prédomine la technique mixte, il y a même un portrait en papier peint découpé doré et argenté, et un autre en sequins sur feutrine grenat. Au total, on a bien l’impression qu’on se fiche de nous. Où est l'or ? Où sont les émeraudes ? les ivoires ? les belles choses ? Le maharana se réserve une aile du palais pour son usage. Je suppose que les vraies œuvres d’art lui sont réservées elles aussi. Le commun des mortels peut séparément visiter le « palais de cristal », fastueuse collection d’objets et de mobilier tout en verre. Figurez-vous que je me suis abstenu.

Une autre partie du palais est transformée en hôtel de luxe, deux hôtels même – oui, c’est immense. Je prends un jus de fruits au bord de la piscine dans l’un d’eux, tout seul au bord de la piscine comme un milord, avant de descendre vers le lac. Dans la rue, sous les fenêtres du palace, un homme en slip termine sa toilette et sa petite lessive. Des bateaux font la navette pour visiter le Lake Palace. C’est un palais sur une île artificielle au milieu du lac, aujourd’hui converti en hôtel. Le passage est une agréable promenade avec une belle vue sur la ville. A bord, une famille d’Indiens en vacances (il travaille dans l’informatique) et un groupe de jeunes Espagnoles. On passe devant le bateau du maharana, qui évoque la galère d’apparat et la barque de joute sétoise, peint en rouge et bleu, je suppose que quand le maharana est à bord, on le décore de soieries et de guirlandes. Le Lake Palace a belle allure, dommage que l’orage approche à nouveau. Des musiciens jouent du xylophone improvisé en tapant avec des bâtons sur une série de bols remplis de différentes hauteurs d’eau. Ils me font essayer, je leur joue un air et ils me trouvent tellement doué qu’ils veulent me vendre leur CD !

Je me hâte vers l’embarcadère et attrape le bateau à temps avant l’orage. Le ciel est noir, une pluie lourde se déchaîne et les éclairs nous bombardent. Sous la bâche du bateau, qui nous protège à peu près, tous les passagers tendons le dos comme des chats. Approchant du débarcadère, le pilote manœuvre lentement, à notre soulagement, mais tout a une fin, il nous faut quand même quitter le navire. Il n’y a aucun abri en vue. Je fonce à la course, en direction de l’hôtel le plus vite possible, une dizaine de minutes quand même. Heureusement le gros de l'orage est passé. Arrivé dans ma chambre, je vide mes poches, mets une chemise sèche, pour le pantalon je n’en ai pas d’autre (le défi de ce voyage était le minimum de bagages, j’ai donc…un minimum de bagages).

La nuit est tombée et je retourne au Bagore Ki Haveli pour le spectacle de danse et de marionnettes. Le spectacle est bien plus authentique et joyeux que celui auquel nous avons eu droit au restaurant à Delhi. Il combine des danses de différentes régions avec un intermède de marionnettes à fils qui gigotent sur une musique endiablée. Pour conclure, une matrone joufflue exécute la danse de l'eau. Avec passion, grâce et humour, elle enchaîne ce qui semble être les couplets d'un récit, apparemment une histoire de séduction. Sur sa tête elle porte une jarre, puis deux, puis plus encore, jusqu'à 6. "Normalement elle en porte 12, explique la présentatrice du spectacle, mais à cause de la pluie nous sommes a l'intérieur et le plafond est trop bas". Et avec cet édifice sur la tête, elle virevolte, s’incline presque à plat ventre pour retirer avec ses dents le foulard qui masque… une fleur artificielle ! Puis elle danse debout sur une bassine en métal qu’elle fait tressauter en rythme. Nous sommes ravis. Je reverrai la même danseuse le soir. M'étant perdu en revenant du restaurant (ce restaurant est au diable, je m'étais déjà perdu en y allant), j'arrive à la place devant la tour de l'horloge. C'est le festival de Ganesh. Le dieu éléphant en carton pâte est dans une chapelle improvisée, tout orné d'œillets orange. Le lendemain, dans toute l’Inde, on immergera les Ganesh dans les lacs, dans une grande cérémonie. La place est illuminée de guirlandes. Une foule sage se régale de musique et de danse. Coïncidence, la danseuse du spectacle est là, simplement dans une robe beaucoup plus belle. Elle s'arrêtera à 9 pots mais c'est à cause de l'animateur, un escogriffe en tunique blanche avec un turban tressé multicolore. Il multiplie les pitreries mais n'est pas bien précis quand il s'agit de poser les récipients bien droits. Au bout d'un moment, on voit bien que l'équilibre est de plus en plus difficile et qu'il est prudent d'en rester là. Pour ma part, j’en reste là aussi et je rentre dormir.

Dimanche 14 – Escapade à Kumbhalgarh et à Ranakpur

Lever tôt encore car j’ai pris rendez-vous avec Shaabir, mon chauffeur de taxi de l’aéroport, pour faire aujourd’hui une excursion au fort de Kumbhalgarh et au temple jaïn de Ranakpur. Les deux sites sont à une centaine de kilomètres d’Udaipur, dans la montagne.

Son réveil n’a pas sonné et il arrive à la hâte, aussi nous nous arrêtons d’abord pour déjeuner sur une place. La cantine est une cahute sur le trottoir. Je prends un thé au lait et aux épices (le « shai »). Lui mange aussi un bol de riz, que le tenancier lui sert depuis un grand plat où le riz fait une montagne jaune plantée de fins piments verts. J’ai faim mais je n’ai pas confiance, dommage, je me contenterai du sandwich à l’omelette que j’ai emporté de l’hôtel. Un bol de riz et trois thés, total 11 roupies, cela ne fait pas 20 centimes. Je provoque évidemment la curiosité des quelques enfants pauvres, sales et déguenillés qui sont là. La pauvreté en Inde est une pauvreté extrême. Par principe, je ne donne pas aux enfants parce que je pense que leur place est à l'école et parce que leur donner les maintient dans la position de mendiant où leurs parents les placent, mais que deviennent ces principes en Inde? Si à 8 ans on peut travailler, alors pourquoi n'aurait-on pas le droit de mendier?

Sortis de la ville, le terrain s’escarpe. Aucune indication sur la route et Shaabir ne vient apparemment pas souvent. Une fois, il vérifie même son chemin auprès des habitants. Nous traversons les villages à l’heure de la corvée d’eau. Femmes et enfants portent de l'eau dans des jarres en terre ou en cuivre. Je ne me rappelle plus ce que font les hommes, je me souviens surtout de leurs turbans noués négligemment mais savamment. Les champs de maïs sont bordés de murets en schiste ou de haies de cactées. On a enroulé un morceau de sari sur un bâton pour faire un épouvantail. L'ensemble dégage plus une impression de labeur que de misère. Les maisons sont bien bâties, ici et là on voit un tracteur. Plus tard, les femmes vont aux champs avec leur repas dans un pot de camp en fer blanc. On voit des norias dans les champs, pour y atteler des bœufs.

Pardon pour le cliché, le fort de Kumbhalgarh évoque immanquablement la muraille de Chine. Ses murailles ventrues de roche noire enserrent un grand lopin de collines tel un long serpent en délire, dominant la plaine et gardant l’entrée des montagnes. Au sommet se trouve le château, une ancienne forteresse transformée en palais d’agrément. Il est désert est silencieux, ce n’est qu’en descendant que je croiserai les premiers visiteurs. On peut visiter la suite des femmes, décorée d’une frise d’éléphants en colère se battant entre eux et se déchaînant contre tous les animaux de la jungle, pas du tout un spectacle pour les jeunes filles. Du toit on découvre l’immensité du site. Entre les arbres et les broussailles s’égrènent un chapelet de temples superbes. Grands, petits, coiffés d’un amas de toits en pyramide tronquée, ornés de divinités hommes et femmes, nus ou parés de robes ciselées et coiffés de tiares ou de chapeaux haut de forme. Je pars à leur découverte, me perdant dans les sentiers. Assise sur les créneaux de la muraille, une femme bavarde avec une amie en contrebas.










Je retrouve Shaabir au bistrot et nous repartons à travers la montagne, dans un beau paysage escarpé. Nous descendons vers Ranakpur où l’attraction est le temple jaïn, tout de marbre blanc. L’ensemble est sculpté avec une merveilleuse finesse, notamment les plafonds circulaires. L’intérieur est frais et clair-obscur. Dans un coin, un jeune prêtre broie de l’ocre sur une pierre, je suppose que c’est pour tracer le point rituel au front des fidèles. Sur les piliers, des rangées infinies de dragons, de lions, d'éléphants. Pour figurer l’infinité de bouddhas, on en sculpte… une infinité (allez, 11 rangées de 11 bouddhas, pour moi c’est l’infini). Je m’assieds pour contempler et ne vois pas le temps passer. Autour des encadrements de fenêtres, je vois que les abeilles sauvages ont construit leur ruche, qui dégouline comme une forme vivante. Cela ravit sûrement les fidèles jaïns, qui chérissent toutes les formes de vie. A l’extérieur, tout le tour est orné de figures humaines pleines de grâce. Les gargouilles sont d’inquiétantes gueules de bêtes aveugles. Le soleil est éclatant. Devant le temple, des singes a tête noire et à grande queue font les fous et cueillent des fleurs. Je suis sûr d'en avoir vu un humer la fleur.

Sur la route du retour à Udaipur, nous traversons au pas une procession de fidèles vêtus en orange (couleur sacrée visiblement, et est-ce un hasard, aussi la couleur d’ArcelorMittal). Le long de la route, près des villages, des enfants jouent avec des cerceaux en fer, des vieux pneus. Plus loin, une femme pleure dans son voile mauve, un vieil homme en turban lui tient l'épaule, devant un groupe de personnes.

Plus loin encore, la grand-route est en travaux. Un jour elle aura 4 voies. Dans les passages encaissés, seul le gros travail à l'explosif a été fait. Entre les montagnes de décombres, il laisse de grandes flaques où les femmes viennent faire la lessive. Certains tronçons faciles sont déjà construits, mais il n'y a pas de continuité. Il faut passer tantôt sur une chaussée, tantôt sur l'autre, évidemment sans aucune indication.

Il est environ 5 heures quand nous arrivons à Udaipur. Shaabir me dépose au jardin de Sahelion Ki Bari, celui que je n’ai pas trouvé hier. C’est un élégant jardin d’agrément, avec une grande pièce d’eau, des allées ombragées et un joli bassin couvert de lotus. On n’y passerait pas la journée mais c’est une halte agréable après toute cette route. Je décide de rentrer vers le centre à pied, dans l’espoir de trouver le musée d’art populaire dont parlent les guides. Je ne me souvenais plus du nom et la description ne disait rien au taxi. Par chance, je tombe sur le musée sur mon chemin, juste quand je me résignais à le manquer. C’est une construction biscornue, qui abrite une collection de masques, de jouets, de marionnettes, de dioramas. En prime, un petit spectacle de marionnettes donné par des enfants, très drôle, tout le public rit aux éclats.

En approchant du centre, la circulation est plus dense. Des engins à trois roues de toutes espèces se croisent en pétaradant. Ce doit être la fin de la journée de travail, tous sont surchargés. Je fais un crochet par un jardin public qui occupe la digue du lac. Revenu dans « mon » quartier, je m’arrête prendre un jus de fruit chez Papa’s. C’est une petite échoppe où le tenancier, d’une trentaine d’années, coupe et centrifuge des oranges, des ananas, des grenades. Sa clientèle est faite de touristes et d’un essaim de jeunes Indiens délurés qui s’encanaillent en se faisant offrir des verres et en discutant avec les filles. La veille après les danses, c’est Jessica, ma voisine de spectacle, une Allemande qui vit à Singapour, qui m’y a amené, pour une conversation décousue à 5 ou 6, de demi-phrases qui ne vont pas bien loin, où l’on rit de pas grand-chose (en fait on rit de n’importe quoi, quand on a réussi à comprendre une phrase de son interlocuteur on rit, comme pour prouver qu’on a enfin saisi quelque chose et qu'on n'est pas complètement idiot – ou alors c’est Papa qui met quelque chose dans ses jus). Et c’est déjà la nuit. La journée a été bien remplie, je cherche un endroit tranquille pour écrire mes notes. J’irai dîner dans un restaurant proche, mes plats préférés d’ici : des cubes de fromage cuits avec un curry d’épinards, du dal (purée de lentilles) et des nan biens chauds (des galettes de pain plat) !

Lundi 15 – Encore un instant indien…

Pour aujourd’hui, je n’ai pas prévu grand-chose. Je dois être à l’aéroport en milieu d’après-midi pour retourner à Delhi. En retournant faire un tour vers la citadelle, je m’arrête au temple Jagdish, qui est le grand temple du quartier. Il est aussi magnifiquement sculpté. C’est l’heure de la messe. Je jette un œil timide à l’intérieur. On me fait signe d’avancer, je suppose que c’est pour être parmi les hommes, devant, les femmes étant à l’arrière. Le prêtre accomplit des gestes rituels pendant que tous les fidèles chantent des prières joyeuses et rythmées en s’accompagnant de cymbales miniatures. L’ambiance est chaleureuse, mes voisins me lancent des regards complices. A la fin, le prêtre apporte à tous une pincée d’offrande, qui est une pâte qui fait penser à du lait en poudre qu’on aurait délayé avec très peu d’eau. Je pense à la propreté des mains de l’officiant, à celle du papier journal dont il emballe la substance et finalement ma curiosité (ou ma peur de vexer) est plus forte que mon hypochondrie, je mange la boulette. En sortant du temple, j’achète pour les enfants des autocollants de divinités à la boutique d’objets pieux en face du temple, des Ganesh joufflus et des Krishna bien bleus. Je déambule tranquillement, absorbant quelques dernières bouffées du chaos urbain : ici un saint homme qui remonte la rue sur son éléphant, là sur un panonceau rouillé, une publicité peinte à la main pour des examens d’anglais professionnel, là encore une pierre sacrée sur le trottoir ou dépassant d’un mur, peinte en orange et recouverte de papier d’argent.






















Je dépasse à pied la citadelle et arrive à un grand parc tranquille. Il y a un petit train, presque un jouet, qui permet de le parcourir. Des panneaux annoncent le zoo avec ses ours (« beers »), tigres et léopards, assez piteux malheureusement. De l’autre côté c’est un quartier animé, proche de la gare. Je prends un touk-touk pour Shilpgram, le village artisanal. Situé à quelques kilomètres de la ville, dans de belles collines, c’est un complexe artistique et architectural qui vaut la visite. Des maisons de tous les styles du nord de l'Inde y ont été construites ou déplacées. On y trouve des cases, des demeures rajpoutes, des caravansérails. Il y a un petit musée, drôlement conçu, en colimaçon. Je dérange le gardien qui était en train de se raser. L’intérieur est assez scolaire, avec des cartes coloriées représentant je ne sais quoi, mais une belle collection d’ustensiles et surtout de masques. Dans le village, sous des auvents, différents artisans proposent leurs productions. Tissus, soieries, poteries, sculptures. Très peu de visiteurs aujourd’hui, je crois bien être le seul et je suis évidemment sollicité de toutes parts. J’achète finalement deux foulards en soie à un tisserand qui m’explique comment il teint à la main les fils de la trame à partir de cartons où est dessiné le motif point par point. J’achète aussi quelques foulards de coton fantaisie à l’échoppe d’un jeune indien aux yeux de gazelle, que j’avais rencontré la veille chez Papa. Il est fier de mon montrer son livre d’or, où des Européennes de tous les pays se pâment d’admiration et regrettent d’être mariées. Je lui ajoute un mot en espagnol…

Je me fais déposer près du lac pour une dernière promenade. Les premières gouttes me surprennent près du Amet Haveli alors je fais une halte sous l'auvent de la terrasse. Cela tombe bien, j'ai faim, je dévore des excellents nan avec une bière Kingfisher. Je laisse passer l'averse en dessinant. Ensuite, un peu de lèche-vitrines, sans conviction, tout me semble affreux. Et c’est déjà l’heure de fermer les valises. Shaabir m’attend pour l’aéroport. Nous faisons le trajet sous une pluie battante et dans des embouteillages. Il slalome avec habileté et finalement me dépose à l’heure. J’ai même le temps de picorer les rayons de la librairie et de repartir avec la vie de Krishna en bande dessinée et un recueil d’essais sur l’Inde d’Amartya Sen (très intéressant), The Argumentative Indian. L’odyssée n’est pourtant pas finie. A cause du mauvais temps, l’avion qui venait de Delhi s’est dérouté vers Hyderabad et prochainement nous vous donnerons de plus amples informations, etc. Le refrain bien connu des habitués d’aéroport. Et là, surprise, non seulement des informations sont données régulièrement mais les agents de la compagnie arrivent dans le hall d’attente et resteront là tout le temps au milieu de nous, donnant les dernières nouvelles, répondant directement aux questions et aux réclamations, apportant des sandwiches et de l’eau. Je recommande donc chaudement la compagnie ***. En fin de compte, après son crochet à Hyderabad et grâce au temps qui s’est un peu amélioré, l’avion arrive et nous faisons marche vers Delhi avec trois heures de retard.

J’ai réservé un hôtel tout proche de l’aéroport de Delhi. C’est une sorte de village de vacances avec paraît-il de beaux jardins. Malheureusement je n'en profiterai aucunement car il fait nuit noire quand j’arrive, en même temps qu’un groupe de Français en voyage organisé qui débarquent et ont le collier de fleurs au cou et le verre de punch de bienvenue à la main. La chambre est agréable si l’on excepte sa forte odeur de moisi. Je n’ai pas la force de protester, demain il faut se lever tôt (c’est une habitude !)

Udaipur – Delhi – Londres – Madrid – Asturies

Une journée qui vous laisse tout étourdi. C’est l’altitude, le décalage horaire, les onze heures dans ce monde étrange qu’est l’avion, le champagne, les films abrutissants. Je suis aussi grisé par ces dix jours pleins à craquer, sans compter la saturation qui me gagne toujours quand je voyage seul.

Qu’est-ce qui t’a le plus marqué en Inde ?
Le plus marqué ? L’Inde !
Mais quoi ? Tout ! tu ne peux pas imaginer.
Je n’avais jamais connu d’endroit aussi étranger.

En vrac pour le dessert…


Mes animaux d’Inde
  • Les oiseaux partout, surtout ces petits perroquets verts à queue turquoise.

  • Les vaches, évidemment.

  • Les buffles d’eau.

  • Les macaques de la gare d’Agra Fort.

  • Les singes à longue queue au temple de Ranakpur.

  • Les chiens qui dorment n’importe où.

  • Les lézards de toutes tailles.

  • Parfois, un éléphant.

  • Les petits écureuils rayés.

  • Les mangoustes.

  • Les sangliers.

  • Et pour finir, cette vache à Udaipur : elle broute un vieux carton attaché au porte-bagages d’un vélo garé dans la rue.
Bêtises entendues en chemin sur l’Inde (en plus des miennes!)

  • « Ça rappelle la Chine. »

  • « Le problème, c’est la nourriture : en dehors des légumes (!), c'est poulet, mouton. Comme je ne mange pas de mouton, ce n'est pas varié!! »

  • « En fait, ça ressemble beaucoup aux pays musulmans. »